février 9, 2026 7:51 pm
Published by Isabelle Basirico

L’actualité récente, et notamment la politique énergétique portée par Donald Trump éclaire de manière saisissante une dynamique psychique profonde. Donald Trump n’ignore pas la finitude du monde : il cherche à en différer la perte, en maintenant aussi longtemps que possible une économie fossile fondée sur l’extraction, la prédation et la dépendance, malgré l’existence d’alternatives déjà disponibles. Il ne s’agit donc pas d’un déni de la limite, mais d’un refus de la perte — refus de renoncer à un objet investi comme garant de puissance, de continuité et de sécurité narcissique.
Sur le plan psychique, ce mécanisme est bien connu. Lorsque la perte ne peut être symbolisée, l’énergie ne se transforme pas : elle se fige dans la compulsion à posséder, produire, accumuler. La croissance devient maniaque, la puissance se fait aveugle, et toute limitation est vécue comme une attaque. Ce qui apparaît alors n’est pas un mouvement vers l’avenir, mais une tentative de prolonger artificiellement le passé, au prix d’un épuisement croissant des ressources, des corps et des subjectivités.
Ce refus de la perte renvoie, plus profondément encore, à la difficulté de se séparer de la mère archaïque. Tant que la mère est vécue comme une terre infinie — supposée nourrir, réparer et combler sans reste — aucune séparation véritable n’est possible. Le tiers ne peut pas entrer, le temps ne peut pas opérer, et la maturation psychique est suspendue. À l’échelle civilisationnelle, la Terre est investie de la même manière : comme une mère inépuisable, sommée de fournir énergie, richesse et sécurité, sans que sa finitude soit réellement intégrée.
L’impérialisme contemporain rejoue ainsi, sur la scène géopolitique, une fusion archaïque non résolue avec la matière. La Terre, comme la mère idéalisée, est sommée de fournir sans reste : énergie, richesse, puissance, réparation narcissique. Mais cette exigence coupe le sujet — individuel comme collectif — d’un pan entier de la vie intérieure : l’intuition, la capacité à attendre, à laisser mûrir, à choisir à partir d’un axe intérieur plutôt qu’à partir d’une compulsion.
Qu’on soit révolté contre cette logique ou qu’on y adhère, le risque est le même si la fusion n’est pas interrogée : la vie psychique reste entravée. Comme dans la clinique des dépendances relationnelles ou matérielles, ce n’est pas l’objet — ici l’énergie, la terre, la richesse — qui est en cause, mais la fonction qu’on lui attribue : celle de combler, de garantir, d’assurer une continuité sans perte.
L’image qui s’impose est alors celle d’un bulldozer sans pilote, avançant mécaniquement, broyant les corps, les ressources et les subjectivités, tandis que de plus en plus de sujets apparaissent épuisés, errants, brûlés de l’intérieur. Ce sont les figures contemporaines de ces « morts » dont parlait Jung dans les Sept Sermons aux Morts : des vivants qui savent, mais qui ne peuvent pas encore perdre ; lucides sur l’impasse, mais psychiquement incapables de renoncer à la fusion.
À défaut d’une reconnaissance de la limite — non comme renoncement mortifère, mais comme condition de la vie psychique — la transformation ne peut plus se faire que par l’effondrement. Là où la séparation et la symbolisation font défaut, la chute devient le seul tiers possible.
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